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Imaginez-vous en 1966.
Vous entrez chez votre disquaire.
Sur le présentoir, deux versions du même album des Beatles ou des Beach Boys. L’une coûte 25 francs, l’autre 30.
La première est en Mono.
Sur la seconde, un bandeau doré indique fièrement : STÉRÉO.
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À l’époque, pour la majorité des auditeurs, ce n’est qu’un argument marketing pour possesseurs de chaînes Hi-Fi onéreuses. Pourtant, nous sommes à l’aube d’une mutation qui va redéfinir notre manière d’écouter et de produire la musique.
En tant que formateur et professionnel du son et de la musique depuis 50 ans, j’ai vu défiler ces évolutions. Mais le passage du Mono à la Stéréo entre 1960 et 1970 reste la période la plus fascinante, car jusqu’à nos jours, elle a forcé les ingénieurs et les artistes à repenser l’espace, la profondeur et l’impact émotionnel du son.
La Genèse Technique : Le Sillon de la discorde
Si l’enregistrement stéréo a été inventé dès les années 30 par Alan Blumlein chez EMI, sa démocratisation a buté d’emblée sur un obstacle physique : le disque vinyle.
Jusqu’en 1958, graver deux canaux sur un seul sillon relevait du défi. C’est l’adoption du système Westrex 45/45 qui a tout changé. En inclinant les parois du sillon à 45 degrés, on pouvait stocker le canal gauche sur un flanc et le droit sur l’autre.
Cependant en 1966, le parc de platines est encore largement mono. Passer un disque stéréo sur un vieil électrophone de l’époque était risqué : la tête de lecture, trop rigide verticalement, « labourait » littéralement le fond du sillon, détruisant les informations spatiales en une seule écoute.
C’est pourquoi les labels ont maintenu deux catalogues séparés jusqu’en 1968, créant une schizophrénie créative chez les producteurs.

Le Jazz et le « Trou au milieu » : L’expérience Tom Dowd
Le monde du Jazz, porté par un public audiophile, a plongé dans la stéréo bien avant la Pop. Chez Atlantic Records, l’ingénieur de génie Tom Dowd (un ancien physicien nucléaire !) utilisait des magnétophones 8-pistes dès 1957.
Prenez l’album My Favorite Things (1960) de John Coltrane. À l’écoute, le choc est total pour une oreille moderne : le saxophone et la basse sont totalement à droite, le piano et la batterie totalement à gauche. Le centre ? Il est vide. C’est ce qu’on appelle le « Hole in the Middle ».
Pourquoi ce choix ? À l’époque, les consoles de mixage, comme la console Redd51 des studios Abbey Road, ne possédaient pas de potentiomètres panoramiques (Pan Pots) fluides. On disposait d’interrupteurs à trois positions : Gauche, Centre, Droite.
Pour garantir une clarté maximale, les ingénieurs séparaient radicalement les instruments. Cette « stéréo de ping-pong » cherchait à prouver physiquement à l’auditeur que ses deux enceintes fonctionnaient, quitte à sacrifier la cohérence musicale.


1966-1967 : Les Chefs-d’œuvre pensés en Mono
C’est ici que l’histoire devient passionnante. Les deux plus grands albums pop de cette période, Pet Sounds des Beach Boys (1966) et Sgt. Pepper’s des Beatles (1967), ont été conçus comme des œuvres discographiques Mono.
Le cas Brian Wilson (Beach Boys)
Brian Wilson était sourd de l’oreille droite. Pour lui, la stéréo n’avait aucun sens. Il a produit Pet Sounds en utilisant des techniques de « bounce down » (submixes ou prémixs) massives.
Une fois l’orchestre (le groupe instrumental) réduit à une seule piste mono pour laisser de la place aux voix, un vrai mixage stéréo devenait techniquement impossible. En effet, il ne disposait plus que de 3 pistes pour ajouter la voix principale, parfois une section de cordes et surtout les choeurs, tellement importants dans la musique de Brian.
La version stéréo sortie en 1966 était une « fausse stéréo » (Duophonic) médiocre : on égalisait différemment les pistes gauche et droite. Le système Duophonic de Capitol Records aura sévi pas mal d’années avant d’aboutir à une vraie stéréo.
Il aura fallu attendre 1997 pour qu’un ingénieur, Mark Linett, reconstruise une version stéréo digne de ce nom à partir des bandes multi-pistes originaux.
Notons que les autres majors, RCA et Columbia ont aussi pendant tout un temps passé à la moulinette de la même manière bon nombre de leurs masters Mono.
Les Beatles et la priorité au mixage mono
Pour Sgt. Pepper, les Beatles et George Martin ont passé 3 semaines à peaufiner le mixage mono. Ils y ont intégré des effets de vitesse (varispeed) et des traitements de phase complexes.
Le mixage stéréo, lui, a été expédié en 6 jours sans le groupe. Résultat ? La version mono possède une puissance, un « punch » et des détails que la version stéréo d’origine dilue totalement.
Nous reparlerons plus loin des Beatles avec l’histoire compliquée de leurs 2 fantastiques albums : le blanc et Let it Be.


Phil Spector : Le Prophète du « Back to Mono »
On ne peut parler de cette époque sans évoquer Phil Spector. Son « Wall of Sound » était une philosophie anti-stéréo. Spector entassait des dizaines de musiciens dans une petite pièce pour que le son « fuit » d’un micro à l’autre. Pour lui, cette « repisse » était la colle du morceau.
Son argument était imparable et reste d’actualité pour tout ingénieur du son : le contrôle.
« En mono, je décide exactement de ce que l’auditeur entend. En stéréo, si l’auditeur déplace son fauteuil, le mix change. »
Il y a une vérité fondamentale ici : en concert, la sono diffuse en mono pour que chaque spectateur, où qu’il soit dans la salle, reçoive la même énergie. Spector voulait que ses disques aient cette même autorité, cette même force de frappe qui sort du juke-box ou du transistor.
Le Blues-Rock et la perte de cohésion
Le disque de John Mayall Blues Breakers with Eric Clapton (1966) illustre un autre danger de la stéréo mal maîtrisée. En mono, la guitare Les Paul de Clapton hurle à travers son Marshall dans un bloc sonore massif avec la batterie.
Lorsque la version stéréo sort enfin en 1969, la déception est technique : en isolant la guitare d’un côté et la batterie de l’autre, on brise la dynamique de groupe. Heureusement que la voix de John Mayall est au centre.
Dans les morceaux avec cuivres, les placements sont encore plus fantaisistes. Ce qui était une force en mono (la fusion des timbres) devient une faiblesse en stéréo (une dislocation spatiale).
Seuls les instrumentaux sortent du lot, avec la guitare de Clapton pile au centre.
Ecoutez les 2 versions sur Deezer, Spotify ou Apple Music, c’est très intéressant et très pédagogique pour toutes les personnes qui travaillent avec le son et la musique.


La Troisième Dimension : L’axe Z (Profondeur)
Vers la fin des années 60, quelques ingénieurs, les meilleurs, ont enfin compris que la stéréo ne consistait pas seulement à placer des éléments à gauche ou à droite (l’axe X), mais à créer de la profondeur (l’axe Z).
C’est l’utilisation savante de la réverbération, des délais et du placement fréquentiel qui a permis de créer des mixages immersifs. Un instrument avec moins de hautes fréquences et plus de réverbération semble reculer, tandis qu’une voix « sèche » et riche en haut-médiums s’impose à l’avant-plan.
Cette maîtrise de la profondeur est ce qui a permis à la stéréo de devenir enfin adulte et « musicale« . Enfin, disons plutôt qu’une minorité de bons mixeurs l’ont enfin compris, mais on peut encore aujourd’hui entendre bon nombre de mixages qui s’apparentent plus à la fameuse stéréo ping pong et c’est bien dommage.
De Coltrane à Kendrick Lamar : Le Cercle se referme
Pourquoi parler de tout cela en 2026 sur Plan Sonore ? Parce que les problématiques des années 60 sont plus vivantes que jamais.
En 61, John Coltrane enregistre un de ses albums phare : A Love Supreme. Je vous suggère d’écouter la version mono et la version stéréo. Vous pouvez trouver les 2 sur Deezer ou Spotify. C’est le miracle de nos plateformes d’aujourd’hui.
Vous comprendrez pourquoi les amateurs de Coltrane ne jurent que par la version mono : centrée, puissante et lyrique. A l’inverse la version stéréo ping pong est totalement désincarnée.
Et aujourd’hui, prenez les albums de Kendrick Lamar. Rien à voir, me direz-vous ? Pas tant que çà quand on sait l’influence énorme du jazz sur la culture musicale hip hop américaine.
Ses albums sont des sommets de mixage moderne. On y retrouve la leçon de Phil Spector : le cœur du morceau (kick, basse, voix lead) est strictement au centre, puissant et mono. La stéréo n’est utilisée que pour l’immersion, les textures et le décor narratif.
Aujourd’hui, avec l’écoute majoritaire sur smartphone, donc sur écouteurs, nous sommes revenus à une écoute plus essentiellement monophonique, car le centre est redevenu le placement le plus important et le plus efficient.
Et la déco stéréo ? Elle est devenue très subtile, plus abstraite, comme des touches de couleurs et de formes qui agrémentent la percussion du centre.


Le laboratoire de l’Album Blanc : De la schizophrénie de 68 à la résurrection de 2018
S’il est un disque qui incarne la mutation douloureuse et fascinante du son, c’est bien l’Album Blanc (1968). C’est le terrain de jeu où les Beatles ont brisé les codes, mais c’est aussi le moment où la technologie a dû courir après leur imagination.
1968 : Le passage au 8-pistes et le chaos des mixages
En plein milieu des sessions, les Beatles voient arriver au studio Abbey Road une révolution : le magnétophone 8-pistes (l’Ampex 440). Pour la première fois, ils ont de l’air pour superposer les couches. Mais cette liberté nouvelle va encore accentuer le fossé entre Mono et Stéréo.
Le groupe passe des centaines d’heures à peaufiner le mixage Mono, le seul qu’ils considèrent comme leur œuvre. Le mixage Stéréo, lui, est presque un accident industriel avec des différences hallucinantes que les fans s’amusent à traquer depuis 50 ans.
Pour l’auditeur de 1968, on n’achète pas simplement un format différent, on achète presque un album différent.
2009 vs 2018 : Nettoyer la vitre ou déplacer les meubles ?
L’évolution des rééditions de cet album est une leçon de production que je transmets souvent à mes élèves.
En 2009, l’équipe d’Abbey Road a réalisé un Mastering de restauration. On a gardé les mixages stéréo d’origine, mais on a nettoyé le bruit de bande, corrigé les petits clics et redonné de la brillance. C’était une opération de « nettoyage de vitre » : on voit mieux l’œuvre, mais les défauts de placement (le fameux « trou au milieu« ) sont toujours là.
Mais en 2018, Giles Martin (le fils de George Martin) a fait un choix radical : le remixage. Il est reparti des bandes 8-pistes originales pour tout reconstruire avec les outils de 2018 :
Il a ramené la batterie et la basse au centre, là où elles auraient toujours dû être pour avoir de l’impact.
Il a utilisé la stéréo non plus pour isoler les instruments, mais pour créer une profondeur immersive, en utilisant des réverbérations numériques qui imitent l’acoustique réelle du studio de l’époque.
Pourquoi cette version de 2018 valide tout notre propos
Le succès du remixage de Giles Martin prouve une chose : la stéréo primitive des années 60/70 était une erreur de jeunesse. En remettant le punch au centre (la leçon du Mono) et en ouvrant l’espace autour (la promesse de la Stéréo), il a enfin rendu cet album « musical » pour nos oreilles modernes.
C’est la preuve ultime que le mixage n’est pas qu’une affaire de technique, c’est une affaire de hiérarchie. Comme je le dis souvent dans ma formation Maîtriser la Production Musicale en Home Studio, vous devez d’abord décider ce qui doit frapper l’auditeur avant de décider ce qui doit l’envelopper.
Je vous recommande de passer une demi-journée à écouter en détail sur les plateformes : les différentes versions, les démos : White Album/ Super Deluxe (2018, demos et versions alternatives) et The Beatles (Remastered) (2009).
Vous pouvez aussi vous intéresser à l’histoire de leur magnifique album Let it Be qui est aussi riche en rebondissements en ce qui concerne les avatars de remixages, reéditions…
Sur les plateformes, écoutez les différentes versions sous les titres Let it Be et Let it Be (Super Deluxe)


Conclusion : Ce que l’histoire nous enseigne
Le passage de la mono à la stéréo n’a pas été une simple amélioration technique, mais une longue négociation entre la puissance et l’espace. Pour nous, musiciens, mais aussi créateurs de contenus, podcasteurs, la leçon est claire :
– Le centre est sacré : C’est là que réside l’énergie et le message.
– L’espace stéréo est un outil narratif : Il doit servir l’émotion, pas la démonstration technique.
– La compatibilité est la clé : Toujours vérifier son mix en mono pour s’assurer que l’impact de Spector est toujours là.
L’histoire du son est une boucle. En comprenant comment les pionniers ont lutté avec leurs 4-pistes et leurs têtes de gravure, nous devenons de meilleurs artisans du son pour le web et la musique d’aujourd’hui.
Et plus que jamais, l’outil le plus important de l’ingé-son, du producteur et de l’artiste reste : son oreille éduquée et performante.
Bruno de Chénerilles
Expert Audio & Fondateur de Plan Sonore
Passez de l’histoire à la pratique : Devenez maître de votre son
Vous avez vu comment les plus grands ingénieurs de l’histoire ont lutté pour apprivoiser l’espace, la phase et l’impact sonore. Aujourd’hui, la technologie vous donne des pouvoirs que Abbey Road n’aurait jamais imaginés… mais encore faut-il savoir les piloter.
Ne laissez plus le hasard ou les réglages d’usine décider de la clarté de vos mixages. Que vous travailliez sur un titre de Blues-Rock organique ou une production Hip-Hop massive, la maîtrise des fondamentaux est ce qui sépare un son amateur d’une production pro qui transperce les haut-parleurs.
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Dans ce programme complet, je vous transmets mes 50 années d’expérience pour vous apprendre à :
– Rentabiliser votre équipement : Eviter l’inutile, gérer votre budget
– Utiliser la Méthode LIM Less is More : simple, efficace et contre-intuitive pour enregistrer, mixer et masteriser.
– Sculpter l’espace : Gérer la largeur et la profondeur sans jamais perdre l’impact du centre.
– Dompter la technique : Comprendre la phase, l’égalisation et la compression pour un son équilibré.
– Finaliser vos titres : Obtenir des mixages et des masters professionnels, audibles sur smartphone comme en club.
Comprendre l’histoire du son, c’est bien.
Savoir l’écrire, c’est mieux.























































