Jean-Jacques Birgé : Quand on ne sait pas faire, on invente

Jean-Jacques Birgé n’est pas seulement un musicien. C’est un monde sonore à lui tout seul. Composition, improvisation, synthés, informatique, il fonde Un Drame Musical Instantané, crée le label GRRR. Il est auteur, cinéaste, designer sonore, chroniqueur, passeur infatigable : son parcours traverse plus de cinquante ans de musiques nouvelles, d’expérimentations, de rencontres et de bifurcations.
Pour lancer la Nouvelle Série du podcast Planeta – la Revue Sonore des Musiques Nouvelles, on lui a donné le temps. Pas seulement une interview rapide. Pas seulement un portrait résumé. Mais une vraie traversée en quatre épisodes.
Quatre moments pour entendre une parole rare : libre, drôle, précise, parfois rocambolesque, toujours habitée par le désir d’inventer. Cet article est une invitation à l’écoute de l’entretien intégral en audio.
1/4 – Zappa, USA 1968 et la naissance d’un musicien
Tout commence comme dans un roman d’apprentissage.
En 1968, Jean-Jacques Birgé a 15 ans. Lors des événements de Mai 68, il est envoyé par ses parents aux États-Unis avec sa petite sœur de 13 ans. Trois mois de traversée, presque seuls, avec quelques points de chute, très peu d’argent, des nuits dans les bus, des hébergements improvisés et des rencontres improbables.
Le récit pourrait déjà suffire à remplir un livre. Il y a les ouvriers de New York, le futur patron de Wall Street, les tableaux accrochés jusqu’au plafond, le médecin pathologiste d’El Paso, le médecin des Black Panthers à San Francisco, les enfants hippies, Grateful Dead, les longues routes américaines.
Et au milieu de cette aventure, il y a une révélation musicale :
« J’ai entendu un disque de Frank Zappa à Cincinnati, chez les gens chez qui j’étais hébergé, et je me suis dit : j’ai envie de faire de la musique. J’avais 15 ans, je n’avais jamais fait de musique. »
Cette phrase dit beaucoup. Jean-Jacques Birgé ne raconte pas une vocation patiemment préparée par le conservatoire, les gammes et les études classiques, qu’il n’a pas eu du tout. Non, il raconte un choc. Une déflagration. Quelque chose qui arrive par l’écoute, par l’étonnement, par le sentiment soudain que la musique peut être un territoire d’invention totale.
« Quand on ne trouvait pas où se faire héberger, on prenait un bus à minuit et on roulait jusqu’à sept heures du matin jusqu’à une autre ville. Comme ça, on ne payait pas d’hôtel. »
Une manière d’être au monde : avancer, improviser, saisir les occasions, transformer la contrainte en aventure. Ce n’est pas encore une esthétique musicale, mais ça y ressemble déjà.
De retour en France, le jeune Jean-Jacques veut faire de la musique, mais ne sait pas vraiment comment s’y prendre. Il passe par le saxophone, l’orgue, le chant, le light show, l’improvisation, les premières expériences avec son camarade de lycée Francis Gorgé. Puis vient l’enregistrement de Défense de, qui deviendra l’un des disques fondateurs de son parcours.
Là encore, le récit est superbe. Un producteur de free jazz s’intéresse d’abord au projet, puis finit par lui dire de faire autre chose que de la musique. Réaction de Birgé :
« Il m’a dit : “Si j’ai un conseil à te donner, fais autre chose que de la musique.” Alors j’étais vachement énervé, donc j’ai monté le label GRRR et j’ai produit Défense de. »
Tout est là : l’obstacle, la colère, l’indépendance, la décision de faire soi-même. La naissance d’une attitude : ne pas attendre l’autorisation.
Ecoutez l’épisode 1/4



2/4 – Un Drame Musical Instantané : le collectif contre l’ego
Et puis c’est l’aventure d’Un Drame Musical Instantané, fondé avec Bernard Vitet et Francis Gorgé.
Le Drame, ce n’est pas seulement un groupe. C’est un laboratoire collectif. Un espace où l’on compose, improvise, enregistre, organise, produit, tourne, invente des formes, croise les musiques, le théâtre, le cinéma, le politique, le son concret, le studio et la scène.
Jean-Jacques raconte le contexte du début des années 1980, l’arrivée de Jack Lang au ministère de la Culture, l’argent disponible, les projets à inventer. Et cette phrase, presque incroyable aujourd’hui :
« Le ministère m’appelle fin 1981 et me dit : “On a plein de fric là, et on n’a pas de projet. Vous n’avez pas un projet ?” Donc c’est comme ça qu’on a monté le Grand Orchestre du jour au lendemain. »
On pourrait sourire. Mais cette anecdote raconte aussi une époque où les projets expérimentaux pouvaient rencontrer des moyens, où l’institution pouvait parfois permettre l’audace, où l’on pouvait monter un orchestre en urgence parce que l’énergie était là.
Et la complicité artistique. Jean-Jacques parle de 32 ans de collaboration avec Bernard Vitet. Cinq jours par semaine, puis encore des appels le week-end. Une relation faite d’idées, de désaccords, d’engueulades, de confiance et de recherche commune.
« À la fin de la journée, on était toujours d’accord, parce que c’était le projet qui faisait la loi, c’était pas l’ego. »
C’est une des clés. Dans beaucoup de groupes, les conflits viennent de l’argent, des droits, de la signature, de la place de chacun. Le Drame Musical Instantané, lui, défend une autre logique : l’objet artistique d’abord. Pas l’ego. Pas le narcissisme. Pas le “c’est moi qui ai eu l’idée”.
On parle aussi de l’écoute, sujet évidemment central et partagé. Jean-Jacques formule une idée qui devrait être affichée dans tous les studios :
« On ne fait pas de la musique avec sa bouche, avec ses mains, on fait de la musique avec ses oreilles. »
C’est une phrase simple, mais essentielle. Elle rappelle que la musique commence avant la technique. Avant l’instrument. Avant le matériel. Avant le logiciel. Elle commence dans l’oreille.
Écouter les instruments, bien sûr. Mais aussi écouter les bruits, les couloirs, la rue, la forêt, les accidents, les matières sonores. C’est exactement ce qui traverse l’histoire des musiques nouvelles : l’élargissement du champ musical à tout ce qui peut être entendu.
Ecoutez l’épisode 2/4
3/4 – Quand on ne sait pas faire, on invente
C’est toute une philosophie artistique !
En véritable autodidacte, Jean-Jacques Birgé parle du sentiment d’usurpation, de la peur d’être démasqué par les “vrais” musiciens. Beaucoup de créateurs indépendants reconnaîtront ce trouble : ne pas venir du bon endroit, ne pas avoir les bons diplômes, ne pas maîtriser les codes, se demander si l’on est légitime.
J.J. raconte une scène très drôle. Il joue du piano dans la compagnie Lubat. Michel Portal et d’autres musiciens observent ses mains. Lui se dit que tout est fini :
« Je me suis dit : c’est foutu, ils vont tous voir que je suis un escroc. Ma carrière est finie. Et ils viennent me voir dans les loges et me disent : on voudrait savoir où tu as appris cette technique-là. »
C’est toute la beauté de l’autodidacte : ce qu’il croit être un défaut peut devenir un style. Ce qu’il pense être une faiblesse peut devenir une singularité. L’absence de technique académique ouvre des chemins que la maîtrise empêche parfois d’emprunter.
D’où cette phrase-manifeste :
« Quand on ne sait pas faire, on est obligé d’inventer. »
Elle est courte, mais elle est immense. Elle vaut pour la musique, pour l’écriture, pour le cinéma, pour la pédagogie, pour toute pratique créative.
Bien sûr, cela ne veut pas dire que la technique ne sert à rien. Birgé ne défend pas l’ignorance. Il défend autre chose : la capacité à ne pas être prisonnier de ce que l’on sait déjà faire. À ne pas répéter les mêmes gestes. À ne pas se réfugier dans la virtuosité confortable.
C’est pour cela qu’il aime les instruments qu’il ne maîtrise pas complètement, les situations de commande impossibles, les collaborations inattendues, les contraintes qui obligent à trouver un biais.
Il parle aussi de l’enfance comme d’un état créatif à retrouver. Et il le formule avec un humour très fin :
« En français, on dit “j’ai 73 ans”. On dit “j’ai”, c’est-à-dire qu’on les a. Ça veut dire qu’on peut avoir 5 ans aussi. »
Ce n’est pas une coquetterie. C’est une méthode. Créer, c’est pouvoir redevenir l’enfant qui découvre, qui essaie, qui joue, qui se trompe, qui recommence, qui ne se demande pas encore si c’est rentable, légitime ou professionnel.
Dans un monde culturel souvent obsédé par la carrière, l’image, la performance et le marché, cette idée est précieuse : garder le goût de la découverte, de l’innocence.
Ecoutez l’épisode 3/4



4/4 – Gourous, rencontres et mutations de la musique
On élargit encore le cadre. On parle des maîtres, des influences, des rencontres décisives, mais aussi du présent : les plateformes, l’intelligence artificielle, la disparition du disque, les jeunes générations, la transmission.
Jean-Jacques emploie le mot “gourous” avec humour, mais ce qu’il décrit est très concret : lorsqu’il admirait quelqu’un, il allait le voir.
« Quand il y avait quelqu’un que j’admirais, j’allais le voir, je le lui disais, et je lui posais plein de bonnes questions. »
C’est une leçon très simple, mais très forte. L’admiration n’est pas passive. Elle peut devenir une démarche. Aller voir John Cage. Croiser Zappa. Échanger avec Robert Wyatt. Rencontrer Michel Portal. Écrire à Godard. Travailler avec Jean-Hubert Martin.
Et parfois, ces rencontres prennent des allures presque invraisemblables :
« Quand j’ai joué avec Harrison, on m’a dit : “Mais comment t’as pu jouer avec Harrison ?” Je dis : “J’ai téléphoné à John Lennon, puis il m’a donné le téléphone d’Harrison.” »
Cette phrase raconte une époque, évidemment. Birgé le dit lui-même : ce n’était pas forcément plus facile, mais c’était plus simple. Les barrières étaient moins hautes, les contacts plus directs, les champs plus ouverts. Encore fallait-il y aller.
Il revient aussi sur la transformation radicale de l’écoute. Le passage du disque aux plateformes, l’écoute fragmentée, les playlists dont on ne connaît plus les morceaux, l’économie du streaming, la place de la vidéo, et maintenant l’intelligence artificielle.
Jean-Jacques Birgé n’adopte pas une posture nostalgique ou anti-technologique. Il regarde les outils comme il a toujours regardé les instruments : avec curiosité, mais sans naïveté.
« L’IA, ça va faire un massacre dans la musique commerciale. Mais pour les gens qui ont un projet, qui ont une morale, un style, l’IA, c’est un outil comme un autre. »
Ce qui compte, ce n’est jamais seulement l’outil. C’est le projet. La vision. L’exigence. Le style. Et la morale artistique.
Au fond, J.J. Est un créateur qui n’a jamais cessé de chercher. Chercher des sons. Chercher des formes. Chercher des rencontres. Chercher des manières de rester vivant dans la création.
Ecoutez l’épisode 4/4
Planeta – la Revue Sonore des Musiques Nouvelles
Cette rencontre avec Jean-Jacques Birgé ouvre une porte idéale pour la Nouvelle Série du podcast Planeta – la Revue sonore des Musiques Nouvelles.
Créée en 1984 par les musiciens d’Alesia Cosmos, Planeta était à l’origine une revue sonore sur cassettes à destination d’une trentaine de radios libres en France. C’était l’époque glorieuse de l’underground musical français et européen.
De 84 à 86, 40 séquences audio, prêtes à diffuser, exploraient des parcours musicaux qui ne rentrent pas dans les cases, des artistes qui inventent leurs propres outils, des autoproductions, des festivals, des musiques qui traversent les frontières entre le son, l’image, la scène, la radio, le studio, l’improvisation et la composition.
A l’heure d’internet, Planeta – la Revue Sonore des Musiques Nouvelles a muté en podcast, diffusé sur toutes les plateformes digitales et accessible directement au grand public.
En 2026, Planeta reprend vie avec cette Nouvelle Série, sous la forme de rencontres avec les artistes, musiciens, compositeurs, improvisateurs, producteurs d’aujourd’hui.
Jean-Jacques Birgé, ce n’est pas seulement une carrière exceptionnelle. C’est une manière de penser la création : rester curieux, rester libre, ne pas attendre les permissions, ne pas confondre technique et imagination, ne pas oublier que la musique commence par l’écoute.
Et surtout : continuer à inventer quand on ne sait pas faire.
C’est peut-être là que se trouve, encore aujourd’hui, l’esprit le plus vivant des musiques nouvelles.
Vous pouvez écouter librement toute la musique de Jean-Jacques Birgé sur Bandcamp : https://jjbirge.bandcamp.com

Vous pouvez écouter Planeta – la Revue Sonore des Musiques Nouvelles sur les plateformes digitales : Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Youtube, Amazon Musics, Podcastics…